La mal-aimée
Pendant des années, j'ai utilisé son nom comme une insulte.
C'est un format où je célèbre celle qui m'a fait voir la vie autrement… C'est un portrait d'ELLE.
Salama e !*
J’ai envie de te parler d’elle. Je l’ai toujours connue. Elle passait devant la maison tous les mercredis pour aller au marché, et le dimanche à l’église. Elle était l’objet de nos moqueries — quand on se fâchait avec mes frères, on se lançait son nom comme une insulte : « Tu es comme Victorine**. »
Victorine, la folle du village. Sa petite silhouette généreuse, ses cheveux frisés indomptables, sa bouche entrouverte, ses grands yeux qui mangent son visage. Mise dans la case : « moche ». Malentendante, par-dessus tout. Personne ne s’intéressait à elle. Une écervelée qui se faisait avoir tout le temps au marché — car elle n’avait jamais mis les pieds dans une école. Lire, compter, écrire lui était tout simplement impossible.
Elle cherche encore sa famille.
Petite, sa mère ne pouvait pas s’en occuper. Elle l’avait confiée à une femme de sa famille, un couple qui avait besoin de bras pour les champs, maintenant que ses enfants étaient grands. Victorine a conquis leur cœur à la force des siens. On se demande encore comment elle fait pour porter 2 larges sobika (paniers) remplis à ras bord d'engrais sur la tête. Tant que son corps peut porter et labourer, elle ne rechigne jamais.
Elle est la Cendrillon du village — sans la peau de velours, les yeux bleus et le trait parfait.
Puis un jour, le ventre de Victorine a parlé avant elle.
Elle est enceinte. De qui ? Personne ne sait. Les femmes soupçonnent les bergers. Qui voudrait coucher avec elle ? Elle a mis au monde un petit garçon dans la petite maternité du village. Quelques jours à peine pour se rétablir, et elle était de nouveau dans les champs, son bébé dans le dos. Elle a redoublé d’efforts, comme pour réparer sa crédulité. On la voyait toujours à l’église le dimanche, cette fois, un bébé noué dans son dos.
Deux ans après, le scénario se répète.
Le scandale éclate. Elle passe une sale journée, encerclée par les femmes du village : « Qui est le père ? » C’est Père. Sa franchise lui vaut la disgrâce de sa famille d’accueil. La parole d’une folle contre celle du Père. « Comment oses-tu salir le nom de notre famille ? Comment oses-tu cracher sur la famille qui t’a nourrie ? » La matriarche tranche : « Désormais tu es ma rivale. Va-t’en et ne reviens plus. »
Jetée à la rue avec deux enfants.
Discrètement, dans le dos de la famille, une proche a contacté une association en ville. La voilà embarquée dans un autre monde. Elle avait deux ans pour acquérir une nouvelle compétence — vannerie ou couture ou broderie. Mais ses mains rugueuses, habituées à la bêche, n’ont pas su dompter l’épingle. Le temps écoulé, l’association a contacté la femme qui l’avait placée : « Elle est lente, malhabile. On a fait ce qu’on pouvait. »
Elle est retournée au village. Tout le monde l’a dénigrée : « Qui va se charger d’une femme stupide avec deux bâtards ? » Elle a finalement croisé la route d’une femme qui l’a hébergée pour un temps.
Mon regard sur Victorine a changé le jour où j’ai eu mon premier enfant.
Elle est venue me rendre visite. Elle m’a demandé comment j’allais, a observé ma fille un moment, puis m’a dit doucement que ce n’est qu’un passage. Puis ses yeux se sont mis à briller : « Ma fille a maintenant 6 ans. Je suis fière d’elle, tu sais — elle est première de sa classe. Je n’ose pas y croire. » Avant de partir, elle m’a glissé un billet de 1 000 ariary dans la main. Non, lui ai-je dit, tu n’es pas obligée. « Si. Tu es de ma famille et je sais combien c’est important. »
Elle est venue, les mains tendues, parce que c’est ce qu’on fait pour les autres.
Ce jour-là, j’ai eu honte de toutes les fois où je l’avais regardée avec mépris.
Elle n’a cessé de m’ouvrir le coeur.
C’était un soir de fin d’année dans la grande salle de l’école. Les enfants s’étaient endormis sur les chaises, les jeunes bougeaient au rythme de la musique. Je l’ai vue, elle, dans un coin de la salle.
Sa fille s’était endormie sur un banc. Victorine s’est penchée sur elle, l’a couverte d’un plaid et l’a serrée contre elle. Ses yeux brillaient. Elle ne m’a pas vue — le cœur qui fondait à l’autre bout de la salle, mon fils dans les bras et ma fille à mon côté.
Aujourd’hui son aîné a 10 ans, sa fille 8 ans. Elle porte encore ses habits froissés, habite dans une pièce sombre et un peu crasseuse. Elle nourrit ses petits avec la sueur de son front, seule, avec 1,5 euro par jour.
Elle n’a pas de famille. Alors elle crée la sienne — maladroitement, du mieux qu’elle peut, avec les moyens du bord et un cœur si généreux. Elle a une vie mal foutue, qu’elle n’a pas choisie. Mais elle essaie d’offrir à ses enfants un avenir plus digne.
* Bonjour en Malagasy
** Bien sûr, j'ai changé son nom.


